A la rencontre de Christopher Cambrone : chercheur spécialiste de la biodiversité caribéenne

Christopher Cambrone, chercheur spécialiste de la biodiversité Caribéenne et coordinateur scientifique des projets de recherche au sein de l’ONG Caribaea Initiative à répondu à nos questions.

1) Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ainsi que votre parcours professionnel ?

Depuis l’enfance, j’ai toujours été fasciné par la nature et émerveillé devant les documentaires animaliers. Avec mon argent de poche, j’achetais parfois des magazines consacrés à la faune. J’ai donc toujours eu une certaine curiosité pour les sciences du vivant. Arrivé à l’âge de faire un choix pour les études supérieures, c’est donc tout naturellement que je me suis orienté vers la biologie, sans pour autant avoir défini avec précision ce que je voulais faire.

C’est lors de ma première année de licence que j’ai découvert une discipline scientifique dont les objectifs et les activités rappelaient celles des naturalistes et chercheurs que j’admirais dans ces documentaires : l’écologie. Cette découverte a marqué un tournant décisif dans mon parcours, en confirmant ma volonté de consacrer ma carrière à l’étude et à la préservation de la faune sauvage.

J’ai donc poursuivi mes études supérieures dans cette voie et obtenu un Master en écologie comportementale, avant de réaliser, grâce au soutien de l’ONG Caribaea Initiative, une thèse de doctorat portant sur deux espèces de colombidés endémiques de la région Caraïbe et d’intérêt cynégétique : Le Pigeon à couronne blanche (Patagioenas leucocephala) et le Pigeon à cou rouge (P. squamosa). Lors de ces travaux de thèse, je me suis vite retrouvé confronté à la problématique des espèces exotiques envahissantes (EEE), très prégnante dans la Caraïbe insulaire. Aujourd’hui, je suis chercheur et coordinateur scientifique des projets de recherche portés par l’ONG Caribaea Initiative. Nombre de ces projets s’intéressent directement ou indirectement aux EEE.

2) Quelles sont vos missions actuelles au sein de Caribaea Initiative ?

Mes principaux intérêts de recherche portent sur l’étude, la gestion et la conservation de la faune caribéenne, avec une attention particulière aux oiseaux d’intérêt cynégétique, et aux EEE. J’utilise une approche intégrée combinant des observations directes et indirectes (pièges photographiques, enregistreurs acoustiques autonomes), des données issues des sciences citoyennes, du suivi GPS, des outils moléculaires, de la modélisation démographique et des méta-analyses. Ces approches me permettent d’examiner les dynamiques temporelles et spatiales des populations sous différents angles, qu’il s’agisse d’espèces natives ou introduites, ainsi que d’évaluer l’influence de facteurs environnementaux tels que la perte d’habitat, la compétition ou la prédation exercées par les espèces exotiques sur la faune native caribéenne.

Mes missions au sein de Caribaea Initiative sont multiples et interviennent à toutes les étapes des projets. Je participe à la veille bibliographique et à l’élaboration des projets de recherche visant à mieux comprendre les espèces natives ou exotiques envahissantes, sous un angle écologique ou démographique, afin de recommander des plans de gestion adaptés. Pour les espèces exotiques, nous mettons un point d’honneur à quantifier leur impact sur la biodiversité autochtone afin de proposer une gestion proportionnée et raisonnée. J’interviens également dans la conception des protocoles scientifiques, qu’il s’agisse de suivis démographiques ou de programmes de régulations, ainsi que dans la valorisation des données collectées, notamment en les analysant et les présentant sous forme d’articles scientifiques soumis à des journaux internationaux à comité de lecture. Ce point est essentiel pour moi et Caribaea Initiative, car il confère une légitimité scientifique à nos études et actions de gestion de la biodiversité caribéenne. Enfin, je participe à la coordination scientifique des projets portés par l’ONG, ainsi qu’à la formation et à la supervision d’étudiants de master et de doctorat, ainsi que du personnel technique et scientifique qui y est impliqué.

3) A travers certains projets, Caribaea Initiative se positionne à l’interface de la recherche et de la gestion. Pouvez-vous nous expliquer comment vos travaux de recherche permettent d’orienter la gestion des EEE et comment vous faites le lien avec les gestionnaires ?

La gestion et l’étude des EEE relèvent d’une discipline scientifique que l’on appelle la biologie de la conservation, une discipline scientifique fondamentalement multidisciplinaire que l’on peut considérer, à certains égards, comme une forme d’écologie appliquée. Elle mobilise, entre autres, les concepts et les connaissances issus de l’écologie théorique afin de mieux comprendre la biologie, la dynamique et les interactions des espèces présentant un intérêt en matière de conservation ou de gestion.

Caribaea Initiative s’inscrit pleinement dans cette démarche en tant qu’organisation dédiée à la recherche et à la production de connaissances biologiques, écologiques et, lorsque nécessaire, méthodologiques, portant sur des espèces d’intérêt prioritaire. Les travaux de recherche que nous menons concernent à ce titre les espèces menacées d’extinction, ainsi que les EEE, dans le but d’éclairer et d’orienter de manière raisonnée les stratégies de gestion de la biodiversité et de contrôle des espèces envahissantes. Dans les territoires insulaires, la conservation des espèces natives passe en effet très souvent, voire systématiquement, par une gestion efficace des EEE.

4) Le projet MERCI a joué un rôle important dans l’impulsion d’une dynamique régionale sur le sujet des EEE. En quoi la coopération avec des îles voisines a-t-elle été cruciale pour la connaissance et la gestion des EEE ciblées par ce projet ?

Trachemys scripta elegans

Le projet MERCI, acronyme de Maîtrise des Espèces de Reptiles exotiques dans la Caraïbe Insulaire, est un projet financé par le programme Interreg Caraïbes, dont la phase opérationnelle s’est déroulée entre 2021 et 2023 en Guadeloupe, en Martinique, à la Dominique et à Sainte-Lucie. Ce projet a permis l’étude, la surveillance et la gestion de plusieurs espèces de reptiles exotiques, notamment des geckos, des anoles, des iguanes et des tortues. Il a ainsi contribué de manière significative à l’amélioration des connaissances sur ces reptiles exotiques dans les Petites Antilles, un prérequis indispensable à une gestion raisonnée et efficace de leurs populations.

Le succès du projet MERCI a donné une forte impulsion, se traduisant par la mise en œuvre de nouveaux programmes de recherche et d’action dans sa continuité. Le projet DEVIMTOR, cofinancé par l’Office Français de la Biodiversité, les Offices de l’eau de Guadeloupe et Martinique, et par la DEAL Martinique, est dédié à la gestion des tortues d’eau douce exotiques dans les Antilles françaises, et constitue une continuité scientifique fondée sur les observations et les problématiques identifiées au cours du projet MERCI. De même, le projet GEKKOMAR, cofinancé par la DEAL Martinique et se concentrant sur le Gecko Tokay en Martinique, utilise les méthodologies de capture mises en place lors du projet MERCI pour réguler la population de l’espèce en Martinique. Par ailleurs, le projet CIMBA, également financé par le programme Interreg Caraïbes, s’inscrit dans cette dynamique de gestion des espèces exotiques en s’intéressant cette fois à l’impact de plusieurs espèces de mammifères exotiques introduites sur la faune native des Antilles.

Remise du prix les Étoiles de l’Europe

Les collaborations initiées dans le cadre du projet MERCI avec le Ministère de l’Environnement de la Dominique se sont renforcées par la signature d’une convention de partenariat avec Caribaea Initiative, visant à accroître les capacités techniques des agents dominicains impliqués dans l’étude et la gestion de la faune sauvage. Plusieurs projets portant sur des espèces d’intérêt pour la conservation à la Dominique sont actuellement en discussion. Le développement de la coopération régionale amorcé avec le projet MERCI a par ailleurs été récompensé par l’obtention du premier prix dans la catégorie Coopération interrégionale du concours Les Étoiles de l’Europe en Guadeloupe, distinguant ainsi l’engagement de Caribaea Initiative en faveur d’une collaboration étroite entre chercheurs, institutions, gestionnaires et étudiants caribéens pour une meilleure compréhension et gestion de la biodiversité antillaise.

L’intérêt et la réussite du projet MERCI démontrent que la coopération régionale constitue l’un des leviers essentiels pour une gestion durable de la biodiversité caribéenne et des EEE. Ils montrent également que des partenariats équilibrés et mutuellement bénéfiques entre territoires caribéens sont non seulement possibles, mais nécessaires. En effet, les îles qui composent l’arc antillais étant étroitement connectées, partageant une biodiversité largement commune ainsi que des problématiques de conservation similaires, une approche régionale de la gestion de la biodiversité et des EEE apparaît dans ce contexte particulièrement pertinente et nécessaire.

5) Le projet CIMBA porte sur la gestion des mammifères exotiques (mangoustes, rats, chiens et chats) pour en limiter les impacts. D’après-vous, comment le grand public perçoit ces espèces et les mesures mises en œuvre pour les gérer ? Que faudrait-il faire pour faciliter son adhésion ? Ces enjeux sont-ils similaires sur tous les territoires concernés par ce projet ?

Urva auropunctata

Le projet CIMBA, acronyme de Contrôle de l’Impact des Mammifères exotiques sur la Biodiversité dans les Antilles, est dédié à la gestion des mammifères exotiques envahissants au sein des écosystèmes insulaires caribéens. Face à la menace majeure que ces espèces font peser sur la biodiversité locale, le projet a été structuré autour de quatre piliers complémentaires, qui nous semblent indispensables à une gestion efficace de ces espèces, qui suscitent par ailleurs souvent une certaine sympathie auprès du grand public.

Ces quatre piliers s’articulent autour de quatre actions clés qui peuvent se décliner de manière universelle pour d’autres EEE : Comprendre, Agir, Coopérer et Sensibiliser. Comprendre consiste à acquérir les connaissances nécessaires sur la répartition, l’abondance et les impacts écologiques des mammifères exotiques prédateurs, afin de proposer des stratégies de gestion adaptées. Agir vise à concevoir, évaluer et optimiser des actions à la lumière des connaissances acquises sur les espèces afin de limiter leurs impacts sur la biodiversité. Coopérer repose sur la coordination des réseaux d’acteurs, le partage d’information et le renforcement des dispositifs de surveillance. Enfin, Sensibiliser le grand public à travers des campagnes d’information dédiées, en s’appuyant sur les connaissances acquises, permet d’expliquer et de justifier la nécessité des actions de gestion mises en œuvre. Cette approche intégrée a ainsi été pensée pour produire des connaissances scientifiques directement mobilisables et soutenir des stratégies de gestion concertées et efficaces à l’échelle régionale.

La sensibilisation, par le ruissellement des connaissances des scientifiques vers le grand public et par l’éducation des plus jeunes, constitue une véritable clé de voûte dans la gestion des mammifères exotiques envahissants, et plus largement des EEE. Cette dimension est d’autant plus cruciale que certaines espèces ciblées par le projet CIMBA sont des espèces domestiques, telles que les chats et les chiens. Celles-ci regroupent aussi bien des individus associés à un foyer mais autorisés à divaguer, que des individus abandonnés ou perdus (animaux errants) ou des individus retournés à l’état sauvage. Il est donc essentiel de faire comprendre au grand public, pour qui ces espèces peuvent apparaître sympathiques ou inoffensives, tout comme la Petite mangouste indienne ou le Raton-laveur également étudiés dans le cadre du projet, que ces mammifères exercent un impact réel et sévère sur la biodiversité native.

Elles sont en effet à l’origine d’impacts écologiques majeurs et souvent irréversibles dans les écosystèmes insulaires. Les mammifères exotiques envahissants exercent une pression importante de prédation, de compétition et de transmission de pathogènes sur des espèces insulaires ayant évolué sans défenses adaptées, pouvant conduire à des déclins rapides, voire à des extinctions. Dans la Caraïbe insulaire, des espèces telles que les rats, la Petite mangouste indienne, les chats harets, les chiens errants, les ratons laveurs ou encore les manicous jouent un rôle majeur dans l’érosion de la biodiversité native et endémique. Informer et sensibiliser les citoyens est donc à ce titre indispensable, tant pour prévenir de nouvelles introductions que pour limiter les abandons d’animaux domestiques et favoriser l’acceptabilité sociale des actions de gestion. Sans une compréhension partagée des enjeux écologiques, sanitaires et économiques liés aux mammifères exotiques envahissants, et plus largement aux EEE, les stratégies de contrôle, aussi scientifiquement éprouvées et efficaces soient-elles, ne peuvent être mises en œuvre durablement.

6) Ayant fait vos travaux de recherche sur l’avifaune, dans quelle mesure les oiseaux exotiques envahissants, dont on parle encore finalement peu, constituent un enjeux dans la région ?

Patagioenas corensis

Si les mammifères prédateurs exotiques sont souvent perçus comme les principaux agents de perturbation des écosystèmes insulaires caribéens en raison de leurs impacts directs et visibles sur la faune locale, il existe également des espèces d’oiseaux exotiques envahissants dans la région. Les caractères envahissants de ces oiseaux sont généralement moins spectaculaires, car ils n’impliquent pas de prédation active sur la faune native, mais leurs impacts n’en demeurent pas moins significatifs. Ceux-ci s’exercent principalement à travers des mécanismes de compétition interspécifique, c’est-à-dire la concurrence entre espèces différentes pour l’accès aux ressources telles que les sites de nidification ou la nourriture, ainsi que par des enjeux sanitaires, via la transmission de maladies et de parasites à l’avifaune native, et potentiellement aux cheptels et aux élevages. Par ailleurs, contrairement à de nombreux mammifères exotiques, les oiseaux disposent d’une très forte capacité de dispersion grâce au vol, ce qui leur permet, une fois introduits dans la région Caraïbe, de coloniser rapidement les îles voisines et de s’étendre à l’échelle régionale plus facilement. La Tourterelle turque (Streptopelia decaocto) constitue un exemple emblématique de ce phénomène : espèce particulièrement opportuniste, elle a colonisé en quelques décennies une grande partie du globe, y compris la Caraïbe insulaire, où elle est désormais bien implantée.

De même, l’étude que nous avons menée sur le Pigeon jounud (Patagioenas corensis) sur l’île de Saint-Martin illustre clairement les enjeux liés aux oiseaux exotiques envahissants dans la Caraïbe. Originaire des zones côtières arides d’Amérique du Sud (Colombie, Venezuela et îles voisines), cette espèce aurait été introduite par l’Homme sur l’île entre 2012 et 2013. En l’espace d’une dizaine d’années seulement, elle s’y est rapidement établie et a connu une expansion marquée, tant en effectifs qu’en distribution spatiale. Initialement cantonné aux habitats côtiers, le Pigeon jounud a progressivement élargi son utilisation de l’espace pour exploiter des milieux anthropisés et urbanisés. Nos travaux, publiés en 2024 dans la revue Biology, utilisent des données de sciences participatives (eBird) et des inventaires de terrain et mettent en évidence un risque réel de compétition avec les colombidés natifs et, plus largement, avec d’autres espèces d’oiseaux, notamment pour l’accès aux ressources alimentaires et aux sites de reproduction. Dans les écosystèmes insulaires comme la région Caraïbe, où les niches écologiques sont restreintes, bien qu’invisible la compétition peut s’avérer tout aussi négative que la prédation directe et conduire, à terme, au déclin marqué, voire à l’extinction des espèces natives en compétition.

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