La gestion des EEE, une étape cruciale pour la restauration de l’habitat de l’Estrée de Saint-Pierre
L’Estrée de Saint-Pierre (Hebecarpa ovata), chaméphyte de la famille des Polygalaceae, historiquement présente dans les fourrés mésophiles bordant les falaises du nord de la Martinique, a été observée pour la dernière fois en 2007 et est aujourd’hui considérée éteinte à l’état sauvage sur l’île. Cette extinction locale résulte d’une combinaison de facteurs historiques et récents tels que l’entretien mécanique récurrent des bords de route et la colonisation massive par des espèces exotiques envahissantes (EEE).
Face à cette situation critique, le Conservatoire Botanique National de Martinique (CBNMq), sous la supervision de la DEAL Martinique, a animé de 2021 à 2025 un Plan National d’Actions (PNA) pour l’amélioration du statut conservatoire de l’espèce. Les objectifs opérationnels du PNA étaient multiples : renforcer les connaissances sur l’espèce et son écologie, maintenir et multiplier des collections ex-situ, restaurer l’habitat historique du Morne d’Orange, et sensibiliser les acteurs locaux et le grand public.
Diagnostic et inventaire initial de la station historique du Morne Orange

Antigonon leptopus © B. Ferlay
Le site était fortement dégradé, dominé par un cortège d’espèces exotiques et d’EEE :
- Lianes : Antigonon leptopus (Liane corail (>95% du site, rhizomes jusqu’à 60 cm, rejets continus toute l’année)), Mucuna pruriens (poil à gratter, annuelle, recouvrement 50–70%), Combretum indicum (recouvrement 15–25%).
- Arbres et arbustes : Delonix regia (Flamboyant), Samanea saman (Zamana), Gliricidia sepium (Glicéria), Mangifera indica (Manguier), Annona muricata (Corossolier), dont le recouvrement varait de 5 à 25%.
- Herbacées : Megathyrsus maximus (Herbe de guinée (recouvrement 5–15%, populations monospécifiques inhibant la régénération du sol))
Les impacts écologiques de ces espèces se manifestent par une forte compétition pour l’espace et les ressources : les lianes étouffaient la végétation environnante, les arbres et arbustes généraient un ombrage excessif, et les graminées saturaient l’emprise au sol, limitant ainsi le développement des autres espèces.
En prévision de la planification des interventions de gestion, une analyse de terrain a été faite pour cartographier les zones de forte densité et évaluer le niveau de recouvrement des EEE à l’aide de l’échelle d’abondance/dominance Braun-Blanquet (approche standardisée permettant d’attribuer un coefficient à chaque espèce selon son abondance et sa dominance au sein d’une zone donnée).
Gestion des espèces exotiques envahissantes
Le chantier de gestion des EEE a été confié à l’entreprise VolonTerre Environnement, encadrée scientifiquement par le CBNMq. Le chantier a duré 14 jours, du 8 au 23 septembre, avec une équipe composée d’en moyenne trois agents pour mettre en œuvre le protocole suivant :
- Arrachage mécanique et manuel systématique des lianes et herbacées : extraction des parties aériennes et souterraines, traitement des rhizomes pour A. leptopus, fauchage et retrait des herbacées pour limiter leur régénération.
- Abattage et dessouchage mécanique des arbres et arbustes exotiques : extraction totale lorsque cela ne risquait pas d’impacter la stabilité du talus dans les zones pentues, rognage profond pour empêcher les rejets.
![]() Invasion de A. leptopus avant les opérations de lutte © L. Valade |
![]() Dessouchage mécanique des arbres et arbustes © VolonTerre |
![]() Extraction des derniers fragments d’EEE après les opérations de lutte © VolonTerre |
Une vigilance a été apportée à la préservation du couvert existant afin que les opérations ne portent pas atteinte aux espèces indigènes relictuelles. Pour cela, les EEE ont été préalablement marquées à la bombe aérosol pour les identifier avec précision et l’usage d’engins mécanique lourds a été réduit au minimum pour éviter la fragmentation et la dispersion des rhizomes.
Le chantier a eu lieu sur une superficie totale d’environ 800 m². Durant les trois premiers mois de suivi hebdomadaire, le volume d’extraction s’élevait à environ deux “big bags” de 1 000 L d’Antigonon leptopus par semaine. À partir du quatrième mois, une baisse de la reprise a été constatée et les quantités extraites sont désormais réduites à un seul “big bag” toutes les deux semaines.
Plantation du cortège floristique indigène
À l’issue des opérations de gestion des EEE, une phase de plantation du cortège floristique indigène adapté a été initiée. Celle-ci avait pour objectif de rétablir un équilibre écologique sur le site pour permettre ensuite la réintroduction de l’Estrée de Saint-Pierre. Pour ce faire, 375 plants de 11 espèces indigènes ont été plantés. Le choix des espèces a été guidé par les caractéristiques écologiques de la zone de plantation et en se référant à la liste verte de Végétal Local. Chaque plant a été installé dans une cuvette avec un bourrelet en demi-lune pour capter et conserver le ruissellement. La densité varie de 1 plant/m² dans les zones ouvertes à 1 plant/12 m² dans les zones où les reliquats de végétation indigène étaient importants. L’Estrée a ensuite été réintroduite lors de la plantation de 76 individus et le semis de 120 graines.
![]() Creusage des fosses pour la plantation d’espèces indigènes © I. Loiseau |
![]() Plantation © A. Carole |
Suivi et premiers résultats
La fréquence des suivis a dû être augmentée par rapport à ce qui était prévu du fait de l’intensité de recolonisation des lianes exotiques envahissantes. Des visites hebdomadaires ont par conséquent été réalisées pour contrôler la réinvasion constatée d’A. leptopus, qui recouvrait plus de 90% de la surface totale du chantier. Un arrachage systématique des parties aériennes et un retrait des bulbes ont, dans la mesure du possible, été réalisés pour permettre l’épuisement des individus et réduire la surface de reprise. Depuis décembre 2026, soit après 9 semaines d’arrachage hebdomadaire, une diminution de la recolonisation a été constatée. Toutefois, d’autres EEE, à l’expansion moins importante qu’A leptopus sont réapparues suite à la gestion de cette dernière. Combretum indicum, un petit arbuste scandant, a notamment largement repoussé sur les zones de pentes, près d’un adulte mature fertile. Mucuna pruriens (Poil à gratter) a également été signalé, mais cette EEE étant annuelle, l’invasion n’a pas vraiment fait l’objet d’une lutte ciblée, puisqu’elle disparait après la saison sèche. Toutefois, sa présence peut compliquer le suivi des EEE en raison de ses nombreux poils urticants présents sur les fruits mûrs. Ainsi, les plantules de cette espèce sont retirées dès leur détection.
![]() Invasion du bord de route avant les opérations de gestion (CBNMq) |
![]() Ré-invasion d’A. leptopus après les opérations de gestion © L. Valade |
![]() Site après les arrachage réguliers lors des suivis © L. Valade |
Concernant le cortège indigène planté, 93 individus ont été bagués et font l’objet d’un suivi bimestriel, permettant d’évaluer leur croissance et leur vitalité, et d’adapter en conséquence les actions de gestion des EEE. Quatre mois après la fin du chantier, les résultats sont très encourageants, avec plus de 98% de taux de survie des espèces plantées. Après le dépassement de la période initiale de stress hydrique, les plants présentent aujourd’hui un excellent état sanitaire général et une croissance vigoureuse. Certains individus atteignent déjà plus de 2,5 mètres de hauteur, témoignant d’une installation rapide et efficace dans le milieu restauré. Certaines espèces comme Tecoma stans (Bwa pisanli) ont déjà été observées en floraison et fructification. En complément, la régénération spontanée d’espèces indigènes initialement dominantes sur le site comme, Citharexyllum spinosum (Bois cotelette) a également constitué un bon résultat de cette restauration.
![]() Plants indigènes le jour de la plantation © L. Valade |
![]() Plants indigènes 4 mois après la plantation © L. Valade |
Actuellement, la population d’Estrée de Saint-Pierre présente une dynamique particulièrement encourageante, marquée par une régénération naturelle abondante, ainsi qu’une floraison et une fructification soutenues. Cette évolution positive est le résultat d’une amélioration globale de l’état du milieu, marquée par l’installation progressive du cortège indigène floristique conjointement au ralentissement de l’expansion des EEE, soulignant l’intérêt de la stratégie combinant gestion active des EEE et reconstitution d’un couvert végétal indigène.
Premières conclusions et perspectives
Le chantier de restauration écologique conduit sur la station historique du Morne d’Orange constitue une étape majeure de la stratégie de conservation de l’Estrée de Saint-Pierre et de la mise en œuvre du Plan National d’Actions qui lui est consacré. En articulant de manière complémentaire une phase de gestion des EEE et une phase de la plantation d’un cortège floristique indigène, ce projet a permis de traiter simultanément les principales pressions pesant sur l’habitat et de reconstituer des conditions favorables au retour de l’espèce.
Ce chantier constitue ainsi une première en Martinique par son approche intégrée de restauration écologique. Les données acquises et les enseignements de ce retour d’expérience fourniront un cadre méthodologique précieux à adapter lors de futures actions de réintroduction sur d’autres sites, dans le cadre de la poursuite du PNA, et plus globalement lors du développement de projets de restauration écologique de milieux naturels similaires en Martinique ou ailleurs.
Pour en savoir plus
Un bilan technique complet de ce chantier de restauration sera bientôt disponible.
Ferlay B. & Viscardi G. 2020 – Plan National d’Actions en faveur de l’Estrée de Saint-Pierre, Polygala antillensis Chodat (2021-2025). Ministère de Transition Écologique, Direction de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement de la Martinique. CBN Martinique. 64 p. (lien)
Fiche de reconnaissance de l’Estrée de Saint-Pierre (lien)
A contacter en cas de questions : irais.loiseau@cbmartinique.org
Photo du haut de page : Estrée de Saint-Pierre © A. Carole
Rédaction et contributions : Iraïs Loiseau et Laurine Valade (CBNMq) et Clara Singh (Comité français de l’UICN)










