A la rencontre de Laure-Line Lafille : Responsable de la cellule de veille et assistante à la coordination du Pôle Espèces envahissantes du CEN-NC

Responsable de la cellule veille et assistante de coordination, Laure-Line Lafille centralise les signalements, coordonne les détections précoces et les réactions rapides, et participe au développement et à la mise en œuvre des actions de veille et de lutte contre les EEE en Nouvelle-Calédonie. Elle a rejoint le PEE du CEN et le Réseau EEE outre-mer en 2020, et a accepté de répondre à nos questions.

1) Pouvez-vous vous présenter en quelques mots et nous parler de votre parcours ?

J’ai grandi en Polynésie française puis poursuivi mes études en métropole pour obtenir en 2013 mon diplôme d’ingénieure en agro-développement. De retour en Polynésie française en 2015, j’ai travaillé d’abord comme guide naturaliste puis comme technicienne sanitaire à la Direction de l’agriculture et enfin comme ingénieure à la Direction de l’équipement. Fin 2018, j’ai fait le choix de m’installer en Nouvelle-Calédonie où j’ai intégré en 2020 le pôle espèces envahissantes (PEE) du conservatoire d’espaces naturels (CEN).

2) Quelles sont vos principales missions ?

En tant que responsable de la Cellule de veille, j’assure sa structuration, sa gestion, la réception et le traitement des signalements, avec notamment la coordination des contrôles, détections précoces et réactions rapides.
Par ailleurs, en tant qu’assistante au coordinateur du pôle, je contribue à la coordination de la Stratégie territoriale le lutte contre les EEE et à la mise en œuvre du plan d’actions du PEE.

3) Pouvez-vous nous parler de l’édition de la Stratégie territoriale EEE et de la création de la Cellule de veille ? Quand a-t-elle été créée et dans quel contexte ?

Hors milieu marin, la Nouvelle-Calédonie compte plus de 250 espèces exotiques envahissantes déjà établies, dont 150 principales impactant les espaces naturels et 36 listées parmi les 100 pires au monde.

Cette problématique concerne de multiples acteurs publics et privés avec une coexistence de plusieurs textes juridiques relevant du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie (biosécurité) ou des trois provinces (trois codes de l’environnement). Pour une coordination de la problématique à l’échelle du territoire, les membres du CEN et notamment les collectivités et l’Etat, ont acté en 2013 la création du pôle espèces envahissantes (PEE) et sa mobilisation pour coordonner l’élaboration d’une Stratégie EEE à l’échelle du pays, avec la contribution de l’ensemble des partenaires locaux et l’appui du comité français de l’UICN et de PII.

La Cellule de veille est opérationnelle depuis 2015. L’année suivante la Stratégie de lutte contre les EEE dans les espaces naturels, le rapport cadre, le plan d’action quinquennal (2017-2021) et le classement de 68 EEE établies, en 4 niveaux de priorité ont été validés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

4) Comment fonctionne la cellule de veille ?

La Cellule de veille centralise et traite tous les signalements issus des collectivités, partenaires ou grand public. Ces signalements peuvent être réalisés par téléphone (hotline 75.30.69), par mail, via une interface sur le site internet du CEN ou via la page Facebook du CEN.

Par ailleurs, en dehors de la gestion des signalements, la Cellule de veille coordonne également des actions de communication et de sensibilisation sur les EEE, en particulier sur les EE à risque, leur surveillance et leur signalement. Ainsi, une série de 7 posters et 8 guides pratiques ont récemment été édités et largement diffusés pour renforcer la prévention et la mobilisation citoyenne contre les EEE.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5) Quelles sont les espèces les plus fréquemment signalées et quelles sont les personnes à l’origine de ces remontées d’information ? Avez-vous quelques chiffres à nous communiquer ?

En moyenne, depuis 2016 nous recevons 85 signalements par an avec plus de 100 signalements en 2017 (109) et 2021 (126). La très grande majorité des signalements proviennent du grand public, révélant de fait une sensibilisation et une mobilisation citoyenne croissante (Graph 1).

Graph 1 : Détections précoces et réactions rapides gérés par la cellule de veille (source : CEN-NC)

Les espèces les plus fréquemment signalées sont dans l’ordre décroissant : le Bulbul à ventre rouge (Pycnonotus cafer), la Rainette gracile (Litoria gracilenta), la Tortue de Floride (Trachemis scripta), le Lapin européen (Oryctolagus cuniculus) et le Miconia (Miconia calvescens).

Le Bulbul à ventre rouge, le Lapin européen et le Miconia sont classés en priorité 1 de la Stratégie territoriale EEE. Ces trois espèces sont présentent de manière localisée sur la Grande Terre et représentent une menace majeure avec un fort risque de dispersion sur l’ensemble de la Grande Terre.

La Tortue de Floride est classée en priorité 3, elle est présente sur une grande partie des cours d’eau principaux de la Grande Terre mais absente des îles Loyauté.

Enfin, la Rainette gracile nous est régulièrement signalée dans la zone de Voh-Koné (province Nord) où elle a été détectée pour la première fois en 2019.

6) Comment se traduisent les réactions rapides suite aux signalements ? Avez-vous des exemples de « success story » ?

Les réactions rapides interviennent après évaluation des risques et sollicitation éventuelle de partenaires pour détruire le(s) spécimen(s) détecté(s). En fonction des espèces, plusieurs méthodes de prospection et d’élimination sont mises en œuvre :

  • la prospection active et l’élimination manuelle, pour les végétaux et petits animaux (invertébrés, amphibiens, reptiles) ;
  • le piégeage, pour certains mammifères (Lapin européen) ;
  • la repasse et le tir pour les oiseaux (Bulbul à ventre rouge), avec l’intervention de chasseurs locaux et notamment de la Fédération des chasseurs.

Parmi les dernières réactions rapides :

En 2021, deux spécimens de Corneille d’Inde (Corvus splendens) identifiés et signalés par la Société Calédonienne d’Ornithologie (SCO) ont pu être abattus à Nouméa avec la contribution de la Fédération de la Faune et de la Chasse de Nouvelle-Calédonie (FFCNC). Cette réaction rapide en pleine ville, a nécessité une coordination particulière avec la province Sud, la mairie, la police municipale et le Service d’inspection vétérinaire, alimentaire et phytosanitaire (SIVAP). Il s’agissait de la première incursion de Corneille d’Inde sur le territoire et de la première réaction rapide avec intervention armée dans le centre-ville de la capitale.

Plus régulièrement, nous coordonnons des réactions rapides contre le Bulbul à ventre rouge, notamment au front Nord d’invasion et au-delà afin d’empêcher l’espèce de s’étendre sur la Grande Terre. Depuis 2016, 16 bulbuls ont ainsi été abattus dans le cadre de réactions rapides.

bulbuls à ventre rouge
© CEN-NC

7) Souhaitez-vous partager une anecdote particulière ?

En 2018, la découverte d’un Python réticulé (Malayopython reticulatus) de 4m de long et 26kg près de la tribu de Tiéta, à Voh (province Nord) a marqué les esprits calédoniens. Le serpent constricteur a été découvert par des chasseurs qui n’ont pas hésité à abattre l’animal et à prévenir immédiatement les services de la province Nord et le CEN.

Après de nombreuses recherches, aucun autre python n’a été découvert. Par ailleurs, un appel à prudence a dû être diffusé pour éviter toute confusion avec le Boa du pacifique, espèce native des îles loyauté, menacée, protégée et inoffensive.

Finalement, l’analyse des vertèbres du python par des experts de l’Université de Yale aux Etats-Unis a permis de retracer l’histoire de vie de l’animal. Il n’a jamais vécu en captivité, avait atteint l’âge de 15 ans au moment de sa mort et a probablement atteint les côtes calédoniennes à l’âge de 9 ans. Ainsi, il semble avoir passé ses 6 dernières années de vie sur le territoire (2013-2018), sans faire parler de lui malgré sa taille, avant qu’il ne soit détecté et abattu.

Sa découverte tardive souligne la difficulté à détecter de façon précoce de plus petits organismes exotiques pouvant être bien plus menaçant pour notre biodiversité. Cet événement témoigne enfin de la nécessité absolue, en complément des dispositifs de biosécurité et de veille opérationnels sur le territoire, d’une large mobilisation citoyenne dans la prévention, la veille et la lutte contre les EEE présents et à venir…

Crâne de python
© CEN-NC

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