A la rencontre de Pauline Palmas : Jeune chercheuse en écologie des invasions biologiques

Les chats harets une menace silencieuse !
Pauline Palmas a rejoint récemment le Réseau EEE outre-mer et constitue notre nouvelle référente au sein du Réseau pour les enjeux liés à la faune pour la Polynésie française. Avant tout chercheuse en écologie des invasions biologiques, elle a accepté de répondre à nos questions :

1) Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Figure 1 : Pauline en train de collecter des fèces de chat haret à Rimatara, Australes, Polynésie française © Samuel Ravatua-Smith

Je suis depuis fin 2017, Docteure en Biologie des Populations et Ecologie, diplômée de l’Université de Nouvelle Calédonie. Je m’intéresse aux impacts d’espèces invasives sur les écosystèmes insulaires, et en particulier à travers l’étude des relations trophiques entre mammifères invasifs et espèces indigènes. Mes travaux de recherches concernent les impacts des chats harets sur deux territoires la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française.

2) Pouvez-vous nous parler de vos travaux menés en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie française ?

J’ai mené mon travail de thèse au sein de l’IMBE à l’IRD de Nouméa et en collaboration avec l’ESE de l’Université Paris-Sud (co-endacrement par Eric Vidal et Elsa Bonnaud) : « Écologie et impacts d’un prédateur introduit au sein d’un hot-spot mondial de biodiversité. Le chat haret Felis catus dans l’archipel néo-calédonien »

Le chat est à ce jour impliqué dans la disparition de 26% des espèces de vertébrés éteintes depuis 200 ans et compromet encore la survie de plus de 367 espèces de vertébrés (oiseaux, mammifères et reptiles) dans le monde (Doherty et al. 2016). Bien que déjà très préoccupant, ce bilan reste encore sous- estimé car de nombreuses régions insulaires de la planète restent peu étudiées sur ces questions, notamment les îles du Pacifique qui sont pourtant des zones à forts enjeux de conservation pour la biodiversité (Medina et al. 2011). Mon travail de doctorat en Nouvelle-Calédonie, hot-spot de la biodiversité au niveau mondial, est venu en grande partie combler le manque de données et d’analyses dans cette zone géographique.

L’étude du régime alimentaire menée sur 14 sites d’étude, a fortement augmenté le bilan mondial des impacts de ce prédateur invasif sur la biodiversité insulaire. En effet, j’ai pu mettre en évidence un impact sur au moins 44 espèces de vertébrés autochtones dont 20 sont classées menacées selon la Liste Rouge de l’UICN (Palmas et al. 2017 ; Palmas et al. 2020), ce qui augmente de 44,4% l’impact recensé jusqu’alors. Mes travaux ont permis une prise de conscience de la part des services en charge de l’environnement puisque l’espèce a été listée parmi les espèces invasives prioritaires en Nouvelle Calédonie, et fait l’objet d’un plan d’action à l’échelle de l’archipel dans le cadre de la stratégie pays espèces exotiques envahissantes.

Le suivi des déplacements d’une dizaine d’individus équipés de colliers GPS au niveau d’une presqu’île de la côte ouest abritant une importante colonie d’oiseaux marins (Ardenna pacifica), a permis de mettre en évidence de grands domaines vitaux pour les mâles, de petits domaines vitaux pour les femelles et des patrons de déplacements importants liés aux différentes étapes du cycle reproducteur des oiseaux marins. Une opération expérimentale de contrôle d’une population de chats harets a été conduite sur cette presqu’île et a montré une faible durabilité des effets de la suppression des individus sur les densités observées et une rapide recolonisation du site (Palmas et al. in press).

Chat nuit – Vaiapae-UH- UMR EIO – IMBE IRD Nouméa

Chat jour – Vaiapae-UH- UMR EIO – IMBE IRD Nouméa

 

 

 

 

 

 

 

Ce travail de thèse a été mené dans une démarche recherche-action, avec des questions fondamentales mais également appliquées en lien avec des finalités de gestion des populations de chats harets et de préservation de la biodiversité. Les résultats de ce travail plaident pour la mise en place de mesures de limitation des impacts occasionnés et permettent en particulier de cibler les habitats de maquis et forêt humide comme prioritaires en matière de limitation des abondances. Ces travaux nous éclairent également sur l’emprise spatiale et l’intensité des futures mesures de contrôle à conduire dans le contexte d’îles de grande superficie et fortement envahies.

Actuellement je poursuis mes recherches sur cette thématique dans le cadre d’un post-doctorat à l’Université de Polynésie Française dans l’UMR EIO. Les îles de Polynésie française font également partie de ces zones déficientes en données sur l’impact du Chat haret alors qu’elles font partie également d’un hot-spot de biodiversité mondiale (Polynésie-Micronésie). Elles abritent une biodiversité exceptionnelle, notamment au niveau de l’avifaune composée de nombreuses espèces endémiques (uniques au monde, e.g. Fig. 1).

Figure 1 : Lori ultramarin endémique de l’île de Ua Huka, Marquises © J-P Mutz

Cette biodiversité est aujourd’hui menacée par les rongeurs et les chats harets. Le Chat haret est impliqué à minima dans l’extinction de 5 espèces d’oiseaux de Polynésie française, mais n’est à ce jour pas reconnu comme menace majeure pour la biodiversité dans le Code de l’Environnement de Polynésie française.

Mon post-doctorat porte actuellement sur l’impact des populations de chats harets sur la biodiversité exceptionnelle de Polynésie française grâce à l’étude des distributions, abondances et de l’écologie trophique de ce prédateur. Ce travail a d’ores et déjà mis en évidence une prédation du chat haret avérée sur à minima 13 espèces indigènes, dont 9 sont protégées par le code de l’environnement et 8 sont endémiques de Polynésie française, d’un archipel ou même d’une seule île (Palmas et al. 2019). Ce travail co-financé par la Délégation à la Recherche (Gouvernement de Polynésie française) se poursuit grâce au financement de l’OFB, en étroite collaboration avec les associations locales de protection de l’environnement. Le caractère d’archipel de la Polynésie française me permet d’étudier des contextes d’îles contrastées du point de vue géographique, écologique et d’invasion (cortèges d’espèces de rongeurs introduits).

Cette étude, en quantifiant les interactions Chat haret-proies natives et introduites, précisera l’effet global de ce prédateur sur la biodiversité mondiale. Elle permettra également à l’échelle locale d’identifier les espèces concernées par cette menace, quantifier leur prédation et prioriser les mesures de gestion à mettre en place afin de préserver au mieux la biodiversité endémique de ces îles. La mise en évidence de menaces avérées sur des espèces à forte valeur patrimoniale, emblèmes de la nature et culture polynésiennes, permet déjà une prise de conscience par les populations locales de la crise mondiale de biodiversité, de la valeur de leurs écosystèmes uniques et de l’intérêt de leur préservation.

 

Tiraha (agent chargé de la biosécurité de l’île) et Pauline en train de collecter des fèces de chat haret à Rimatara, Australes, Polynésie française © Samuel Ravatua Smith

Piège photographique installé à pour la collecte de données concernant les abondances de chats harets Opunohu, Moorea, Polynésie française  © Pauline Palmas

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3) D’après vous, quels sont les principaux leviers d’action permettant de limiter les impacts des chats harets sur les espèces indigènes ?

Atténuer les impacts des chats sauvages et réduire leurs populations est devenu une priorité mondiale de conservation (Doherty et al. 2017), en particulier sur les îles abritant une biodiversité endémique élevée (Nogales et al. 2013).

Des éradications de chats sauvages ont été menées avec succès sur des îles du monde entier, ce qui a généralement entraîné des avantages évidents en matière de conservation pour de nombreux mammifères, oiseaux et reptiles insulaires. Toutefois, bien que des mesures de gestion récentes aient permis d’éradiquer les chats des petites et moyennes îles (jusqu’à 29 000 ha – Marion, et jusqu’à 63 000 ha – Dirk Hartog), à ce jour, l’éradication des chats sauvages reste largement impossible sur les plus grandes îles, en particulier lorsqu’elles sont habitées, et encore plus difficile à réaliser sur le continent. Dans le cas d’enjeux de conservation localisés, des barrières imperméables aux chats peuvent être dressées et une gestion des populations menées à l’intérieur de la zone protégée.

Si l’éradication n’est pas possible, le contrôle des populations – c’est-à-dire la limitation locale de l’abondance des prédateurs – peuvent constituer une stratégie de gestion alternative (Doherty et al. 2017). Néanmoins il faut que celles-ci s’accompagnent de mesures permettant d’éviter ou freiner la recolonisation de la zone. Bien souvent cette pression « supportable » par les espèces endémiques n’est pas connue, d’où l’importance dans les futures études d’utiliser différentes approches incluant la modélisation de dynamique des populations proies et des analyses de viabilité de populations sous différents scenarios de prédation. Enfin je pense qu’une approche de type recherche-action conduite en partenariat avec les autorités locales (services du gouvernement, communes), les associations de protection de la nature et les habitants des îles, peut-être la seule garante d’une gestion efficace et in fine d’une meilleure protection de la biodiversité.

Aussi une approche multi-espèce et pluri-disciplinaire est nécessaire pour :

  • mieux comprendre les interactions interspécifiques et services écosystémiques et leurs évolutions ;
  • mieux comprendre la perception de la biodiversité et des menaces pesant sur elle par les populations ;
  • mieux informer et sensibiliser les populations aux problématiques d’impacts et gestion d’espèces envahissantes et de protection de la biodiversité ;
  • créer des réseaux de personnes ressources et actrices des futures actions de lutte contre ces espèces invasives ;
  • Sensibiliser également aux pratiques à éviter pour ne pas renforcer les populations de Chat haret.

 

4) Pensez-vous que l’écart entre les enjeux de conservation des écosystèmes et la perception sociétale liée au chat, plus souvent connu comme une espèce domestique, peut-être un frein à la mise en place de mesures de gestion ? Cette problématique est-elle connue et comprise par le grand public ?

Dans un premier temps il est important de préciser le « type de chat » dont il est question dans mes recherches et pour lesquels une gestion est encouragée. Le chat haret (Felis catus) est un chat domestique retourné à l’état sauvage vivant indépendamment de l’homme sur le plan trophique.

Il est assez difficile de répondre à cette question car la perception de cette espèce domestiquée est très culture dépendante.

Il me semble que de plus en plus de personnes sont au vent de la problématique globale que représentent les espèces invasives. Mais il est vrai que je note souvent un regard interrogatif quand je précise l’espèce envahissante concernée par mon travail de recherche, généralement plutôt parce que cette espèce est très peu observable dans la nature. C’est aussi à nous chercheurs, scientifiques et associations de communiquer auprès de notre entourage large de manière informelle ; lors d’un achat dans un magasin, autour d’un café, au détour d’un couloir .etc, mais également au travers des médias. J’ai vu l’effet positif que peuvent avoir les articles dans la presse ou dans d’autres types de médias. A la fois pour l’information de la société civile, mais également dans la facilitation de mon travail de terrain, parce que les personnes étaient alors informées de l’importance du sujet et la menace potentielle que cette espèce représente pour la biodiversité.

Voir le très bon article de Delphine Barrais dans la presse locale : ici 

En réalité des études et recherches concernant la perception de cette espèce et de sa gestion sont nécessaires pour proposer des plans de gestion adaptés et efficaces pour le territoire concerné : voir exemple

5) Quelles sont vos projets de recherche à venir ?

Je souhaite continuer à travailler sur les espèces invasives en milieu insulaire, leurs impacts et leur gestion et me projette à la fois dans une approche multi-espèces, et interdisciplinaire. Cette approche permettra de mieux appréhender et caractériser les impacts et relations interspécifiques entre espèces invasives et indigènes et enfin d’identifier les meilleures approches pour une gestion efficace et intégrative. L’idée est de mêler sciences de la conservation, sociologie et archéologie dans une démarche impliquant des partenaires du monde académique, associatif et de la société civile.

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