Premiers signalements du ver plat Amaga expatria dans les Antilles françaises

Le plathelminthe ou ver plat Amaga expatria a été décrit pour la première fois en 2005 dans l’archipel des Bermudes (Jones & Sterrer, 2005) suite à la collecte de deux spécimens en 1963 et 1988. L’espèce n’a ensuite plus été signalée durant 15 ans et les connaissances sur ce ver demeuraient encore récemment très lacunaires.

Le lancement en France d’une enquête participative « Que faire si je trouve un plathelminthe ? », à l’initiative de Jean-Lou Justine, professeur au Muséum national d’histoire naturelle, a été l’occasion pour les collectivités françaises d’outre-mer de faire remonter des signalements et d’alerter sur la présence de certains spécimens d’Amaga expatria. C’est dans ce contexte que les îles de la Martinique et de la Guadeloupe ont respectivement rapporté 14 et 6 signalements de spécimens ressemblant à A. expatria. Ces 20 détections sont le fruit d’observations locales d’experts et de personnes intéressées par le sujet. Des photographies et des individus ont été transmis au laboratoire du MNHN pour des analyses approfondies.

Description et analyses génétiques

Les caractères morphologiques d’A. expatria permettent de le distinguer des autres espèces de vers plats décrites dans les Antilles françaises. De couleur jaune-orange ponctué de noir, il évoque l’aspect d’une banane coupée en deux dans le sens de la longueur. Les spécimens collectés mesuraient de 128 à 132 mm de longueur et certains individus peuvent mesurer jusqu’à 15 cm de long. La largeur d’un des spécimens mesurés est comprise entre 5,5 et 9 mm mais des individus peuvent être plus larges. (Justine et al., 2020). L’anatomie d’un des spécimens collectés en Martinique a été étudiée et correspond à celle de l’individu de référence (holotype) identifié aux Bermudes 15 ans plus tôt, confirmant ainsi son appartenance à l’espèce Amaga expatria (Justine et al., 2020).

Les analyses moléculaires et notamment le barcording[1] ont révélé la concordance entre les individus collectés en Martinique et en Guadeloupe qui appartiennent ainsi tous à l’espèce Amaga expatria (Justine et al., 2020).

Le génome mitochondrial complet de l’espèce a également pu être séquencé et a apporté des précisions sur les liens de parenté d’A. expatria avec d’autres vers plats. A partir des données existantes, il a en particulier  été démontré que l’espèce la plus proche d’A. expatria est Obama nungara (voir à ce sujet l’article récent de Louise Cavaud publié par le Centre de ressources EEE) et que toutes deux appartiennent à la même sous-famille des Geoplanidae (Justine et al., 2020).

 

Figure 1a et b : Amaga expatria 1a © Guy Van Laere 2b © Laurent Charles

Répartition

Bien que décrite pour la première fois aux Bermudes, A. expatria n’est pas pour autant originaire de cet archipel et il y aurait été introduit depuis l’Amérique du Sud, où plusieurs espèces du genre Amaga sont connues, notamment en Colombie, au Pérou, au Chili, au Brésil, au Paraguay et en Argentine (Orgen et Kawakatsu, 1990). Toutefois, A. expatria n’a pour l’instant pas été identifiée dans ces territoires et son aire d’origine précise reste inconnue à ce jour.

Introduction en Martinique et en Guadeloupe

Les analyses génétiques ont montré que les génomes mitochondriaux des individus récoltés en Guadeloupe et en Martinique sont identiques, ce qui indique une introduction récente (Justine et al., 2020), probablement fortuite via l’introduction volontaire de végétaux sur ces deux territoires.

Répartition connue dans les Antilles françaises

Les signalements d’A. expatria dans les deux îles proviennent de secteurs à forte pluviométrie, caractérisés par des séries forestières mésophile et hygrophile sur les massifs du nord de la Martinique et du sud de Basse-Terre en Guadeloupe (entre 400 et 700 m d’altitude) (Justine et al., 2020). Cependant, deux observations ponctuelles à Saint-Anne à Grande-Terre en Guadeloupe et à Sainte-Luce en Martinique démontrent que l’espèce peut également occuper des secteurs plus secs et donc une assez large diversité de milieux (Justine et al., 2020).

Figure 2 : Carte des signalements d’A. expatria en Martinique et en Guadeloupe. (Justine et al, 2020)

Impacts

Prédateurs de la faune du sol, ces vers plats sont de potentielles menaces pour la biodiversité et l’écologie des sols. Plusieurs espèces de vers plats exotiques envahissants ont déjà été signalées aux Antilles françaises, dont les vers plats à tête en forme de marteau Bipalium kewense et Bipalium vagum, et plus récemment Platydemus manokwari (Justine et Winsor, 2020).

Des analyses génétiques ont été menées pour connaitre les relations trophiques d’A. expatria, préciser son régime alimentaire et identifier les impacts potentiels de cette colonisation. Les résultats ont révélé qu’il consomme des mollusques et des vers de terre dans ses aires d’introduction, où il constitue ainsi un prédateur généraliste. Le Bulime octone (Subulina octona), un petit escargot introduit dans les deux îles, a par exemple été déjà identifié comme l’une de ses proies (Justine et al., 2020). Des observations de prédation d’autres escargots du genre Helicina et Pleurodonte ont également été signalées. Bien que ses impacts soient pour l’instant considérés comme mineurs, la vigilance est de mise car l’espèce n’en est peut-être qu’à ses premiers stades d’invasion et pourrait à l’avenir s’avérer bien plus problématique, comme c’est le cas pour Platydemus manokwari en Guadeloupe (Justine et Winsor, 2020). L’importante diversité malacologique de ces îles se caractérise par un fort taux d’endémisme et les impacts sur des espèces patrimoniales ne doivent pas être sous-estimés (Delannoye et al., 2015). Un déséquilibre des communautés faunistiques du sol pourrait à terme affecter son fonctionnement et nuire à son équilibre.

Ces nouvelles détections amènent également à s’interroger sur sa présence potentielle sur d’autres îles voisines.

Statut réglementaire

A ce jour, l’espèce ne fait l’objet d’aucune réglementation particulière.

Pour tout signalement de l’espèce, utilisez l’application INPN-Espèces ou contactez Jean-Lou Justine sur son blog dédié aux plathelminthes.

 

Rédaction : Clara Singh (Comité français de l’UICN)

Avec les contributions de : Jean-Lou Justine (MNHN), Alain Dutartre (expert indépendant, CDR EEE), Emmanuelle Sarat, Madeleine Freudenreich et Yohann Soubeyran (Comité français de l’UICN)

 

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