A la rencontre de Chloé Bernet : Chargée d’étude dans une association de protection de l’environnement

Chloé Bernet a rejoint le Réseau espèces exotiques envahissantes outre-mer et a répondu à nos questions.

1) Pouvez-vous vous présenter et nous dire quelques mots sur l’association Nature Océan Indien ?

Ayant grandi à La Réunion, je me considère comme réunionnaise, bien qu’originaire de métropole : je suis très attachée à cette île, à sa culture, sa population et son incroyable biodiversité. J’ai fait toutes mes études à l’Université de La Réunion où j’ai obtenu mon Master Biodiversité et EcoSystèmes Tropicaux Terrestres (BEST-T). C’est quelques années plus tard que j’ai pu rejoindre l’association Nature Océan Indien (NOI), en tant que chargée d’étude pour la lutte contre les EEE animales. NOI, créée en 2007, est une association de protection de l’environnement qui se concentre principalement sur la protection des reptiles à La Réunion. Nous sommes actuellement une équipe de 4 salariés, aidés par de nombreux bénévoles dont la participation est essentielle dans la réalisation de nos actions.

 

2) Pouvez-vous nous parler des enjeux de conservation des reptiles à La Réunion et de ce qui vous conduit à travailler sur la problématique des espèces exotiques envahissantes ?

Nous avons à La Réunion deux espèces natives de reptiles : le gecko vert de Manapany (Phelsuma inexpectata, endémique) et le gecko vert de Bourbon (Phelsuma borbonica, indigène). Ces deux espèces sont menacées d’extinction (respectivement « CR » et « EN ») et donc protégées. Les principales menaces sont, sans grande surprise, la dégradation des habitats naturels et la présence d’EEE compétitrices et/ou prédatrices. Ce qui m’a amenée à travailler sur la problématique des EEE, c’est donc un besoin exprimé par NOI, qui observe le déclin des populations de P. inexpectata année après année. J’ai été recrutée pour mener une lutte intensive contre les prédateurs et compétiteurs de P. inexpectata. J’ai été volontaire pour cette mission, non pas par vocation, mais bien face à l’urgence de la situation. Quand on fait des études de biologie et d’écologie, c’est généralement qu’on aspire à protéger la vie, on ne s’attend pas à devoir tuer des animaux. Pourtant, il faut le faire, c’est notre responsabilité. Alors on retrousse les manches et on y va ! J’ai même dû passer mon permis de chasser, ce qui ne me serait jamais venu à l’idée auparavant.

Phelsuma inexpectata © C. Bernet (NOI)

3) Sur quelles espèces introduites êtes-vous mobilisée et comment se traduisent vos interventions ?

Je travaille sur un certain nombre d’espèces introduites différentes !

Tout d’abord, dans le quartier de Manapany, zone semi-urbaine et aire d’occupation principale du gecko vert de Manapany (P. inexpectata), nous luttons contre les geckos verts invasifs malgaches : Phelsuma laticauda et Phelsuma grandis. Plusieurs méthodes de lutte sont utilisées : la capture manuelle, avec une canne-lasso, ou encore le tir à la carabine à air comprimé (autorisé par arrêté préfectoral). Ainsi, l’association a réussi à enrayer l’invasion de P. grandis à Manapany en 2010. Pour P. laticauda, arrivé en 2018, la lutte bat son plein : nous intervenons régulièrement dans les zones où nous avons déjà identifié des populations, pour maintenir les densités à un niveau le plus bas possible, ou ponctuellement après un signalement dans les endroits où il n’était pas encore présent. Là encore, la participation de la population est primordiale pour la veille environnementale et les détections précoces.

Ensuite, notre deuxième zone d’intervention se situe dans des falaises littorales, où se trouvent deux des rares populations de P. inexpectata qui subsistent en milieu naturel. Sur ces 2 hectares, nous luttons à la fois contre la flore et la faune envahissante. En termes de flore invasive, nous avons principalement Schinus terebinthifolius et Litsea glutinosa, que nous éliminons de façon mécanique (coupe au sabre). Ces espèces rejettent beaucoup ce qui nous oblige à revenir souvent pour limiter leur prolifération. Nous plantons à la place des espèces natives de l’île, typiques de cet écosystème, et principalement des espèces favorables au gecko vert de Manapany comme Pandanus utilis, Latania lontaroides, Terminalia bentzoe. En termes de faune, nous sommes ici face à un système multi-envahi avec de nombreux prédateurs potentiel et avérés du gecko : mammifères (Felis catus, Rattus rattus, Mus musculus, Suncus murinus), reptiles (Lycodon aulicus, Calotes versicolor, Furcifer pardalis), oiseaux (Pycnonotus jocosus, Acridotheres tristis), et arthropodes (Solenopsis geminata). N’ayant pas encore de donnée précise sur les interactions entre les différentes espèces, ni sur l’impact de ces différents prédateurs, nous luttons contre ce qui parait le plus urgent, mais surtout contre les espèces pour lesquelles nous avons une méthode qui fonctionne ! Ainsi, j’interviens sur la lutte contre la musaraigne (S. murinus), qui se capture facilement par piégeage. Nous luttons aussi contre les oiseaux, présents en fortes densités, par tir à la carabine et par piégeage, car leur impact sur les populations de geckos peut être fort selon nos confrères ornithologues. Pour les rats et les souris, des campagnes de lutte par empoisonnement ont été menées par le passé, et nous envisageons de les remettre en place car le rat est l’un des prédateurs majeurs, mais aussi un compétiteur hors-pair pour le gecko de Manapany. Nous travaillons actuellement au développement de méthodes de lutte contre la couleuvre loup (Lycodon aulicus).

Phelsuma grandis © M.Sanchez

Phelsuma laticauda © M.Sanchez

Pycnonotus jocosus © C.Bernet (NOI)

 

 

 

 

 

 

 

 

4) D’après-vous, est-ce que les enjeux de perception du public sur la problématique des espèces exotiques envahissantes constituent un frein à la mise en œuvre d’opérations de gestion ou le sujet est-il bien compris ?

Nous n’avons, pour l’instant, aucun problème de perception du public concernant nos actions de lutte. A Manapany, un gros effort de sensibilisation a été fait en amont, et les habitants se montrent généralement très favorables (sinon indifférents) à la destruction des espèces compétitrices et prédatrices du gecko emblématique de leur quartier. Si nous voulions lutter contre les chats harets, nous aurions sans doute plus d’oppositions…

5) Souhaitez-vous partager avec nous une anecdote d’une intervention sur le terrain en particulier ?

J’aimerais partager une anecdote récurrente : nous recevons régulièrement des appels de personnes qui constatent l’invasion des reptiles exotiques dans leurs jardins, et nous demandent comment faire pour s’en débarrasser. Ce à quoi nous ne pouvons que répondre que nous n’avons pas les moyens d’intervenir à chaque sollicitation pour enlever les lézards dans les jardins. Nous n’avons pas de solution à proposer à ces personnes qui sont pourtant de bonne volonté, et prêtes à se mobiliser pour protéger leur patrimoine naturel. Malgré Plans Régionaux de Lutte et des arrêtés préfectoraux, il y a encore trop peu d’acteurs impliqués dans des actions de terrain. Pendant ce temps, les EEE continuent de proliférer de toutes parts. Nous avons vraiment besoin de la mobilisation active du plus grand nombre pour mener à bien nos missions de protection des espèces locales.

Accédez au site Internet de l’association Nature Océan Indien

Photo haut de page : © E. E. D. Dayot

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