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Invasion préoccupante de Miconia calvescens en Guadeloupe et en Martinique : pour une réaction rapide coordonnée

Originaire d’Amérique centrale et du Sud, Miconia calvescens est un arbre de la famille des Mélastomatacées. Introduit dans de nombreuses régions tropicales du globe, il est considéré comme l’une des 100 espèces exotiques les plus envahissantes au monde (ISSG, 2007). Par exemple, introduite à Tahiti en 1937, l’espèce est maintenant installée sur 70 % de l’île. Particulièrement en systèmes insulaires, le développement de populations denses et monospécifiques menace de très nombreuses plantes endémiques et entraîne une érosion des sols.

Découvert dans le milieu naturel en Martinique en 2017 puis en 2020 en Guadeloupe, Miconia calvescens présente une importante menace pour les écosystèmes des Antilles françaises. Les impacts documentés, les retours d’expérience de gestion de cette espèce déjà disponibles dans les collectivités françaises du Pacifique et son implantation sur des superficies encore relativement réduites en Guadeloupe et en Martinique appellent à la mise en place urgente d’interventions coordonnées à l’échelle des Antilles françaises, pour éviter toute nouvelle dispersion et aboutir à son éradication, et ce le plus rapidement possible.

Miconia calvescens, une menace bien identifiée dans les collectivités françaises du Pacifique

En Polynésie française

Introduit pour la première fois en 1937 à Tahiti comme plante ornementale dans un jardin botanique privé, Miconia calvescens s’est ensuite dispersé dans plusieurs des îles de la Société et des Marquises. Il est aujourd’hui devenu une priorité de gestion pour la conservation des forêts humides de ces îles. Près de 80 000 ha ont été envahis à Tahiti, 35 % de la surface de Moorea, 2,5 % de la surface de Raiatea et il est également retrouvé sur Tahaa (Société) ainsi que Nuku Hiva et Fatu Hiva aux Marquises (Meyer, 2017). Sur Tahiti, de 10 m à 1 400 m d’altitude, Miconia calvescens a remplacé les forêts primaires par des couverts denses monospécifiques où la lumière arrivant au sol est extrêmement réduite. Entre 40 à 70 espèces de plantes endémiques de Tahiti, principalement des herbacées, arbustes, et petits arbres de sous-bois, sont directement menacées de disparition (Meyer et Florence, 1996). Dans l’archipel, l’espèce fait l’objet de mesures de gestion depuis 1992 (Meyer et Malet, 1997). Plusieurs techniques sont utilisées en fonction des stades de l’invasion et de développement de l’espèce, du contexte et des moyens disponibles. A Tahiti, un programme de lutte biologique a été mis en œuvre : en 2000, après une phase importante d’études et de tests réalisés à Hawaii, un champignon pathogène hautement spécifique, Colletotrichum gloeosporioides forma specialis miconiae, a été utilisé.

Figure 1. Forêt de nuage envahie par M. calvescens à Tahiti. (c) J.-Y. Meyer.

Le suivi des populations de Miconia calvescens réalisé pendant plusieurs années montre un impact du champignon qui se manifeste par une défoliation variant en fonction de l’altitude mais permettant une recolonisation progressive des forêts par des plantes indigènes, avec la réapparition de plantes endémiques (Meyer et Blottière, 2019). Restant complémentaire des autres techniques de gestion disponibles, ce contrôle biologique a permis de ralentir la colonisation de Miconia calvescens sur Tahiti et d’y restaurer partiellement la forêt humide. Sur l’île de Fatu Hiva, les premiers individus de Miconia cavescens ont fait l’objet d’un arrachage manuel depuis 1997 (Meyer, 2000). Plusieurs autres populations y ont été découvertes en 2002 et 8 sites font maintenant l’objet d’interventions de gestion régulières (Brocherieux et al., 2019). Les efforts de gestion engagés ont permis de limiter sa dispersion sur l’île et le contrôle de l’espèce reste possible sous condition de maintenir ces interventions régulières.

Miconia calvescens est classée parmi les espèces menaçant la biodiversité selon le code de l’environnement de Polynésie française. Elle est interdite d’importation, de multiplication et de plantation, de transfert d’une île à l’autre. Sa destruction est autorisée. Le transport de terre d’une île envahie par Miconia calvescens vers une île indemne est interdit depuis 1996.

En Nouvelle-Calédonie

Introduit intentionnellement, sans malveillance, en 1970 en provenance de Tahiti comme plante ornementale, Miconia calvescens a été considéré comme naturalisé en 1995 et son caractère envahissant nécessitant dès 2004 la mise en place des premières actions (Meyer, 2005). Cette espèce exotique a envahi une surface de 120 ha, pour une surface potentiellement contaminée de 3 000 ha, dans la vallée de la Thy, sur la commune du Mont-Dore. La capacité d’invasion de Miconia calvescens menacerait jusqu’à 25% de la surface de la Grande Terre, représentant environ 300 000 hectares de forêts denses humides de basse et moyenne altitude (Meyer, 2005). Miconia calvescens figure, comme espèce exotique envahissante, dans les Codes de l’environnement de la Province Nord (article 261-1) et de la Province Sud (article 250-1) pour laquelle sont interdits la culture, l’élevage, le transport, l’utilisation, la mise en vente, la vente ou l’achat, et l’introduction intentionnelle ou non intentionnelle, par négligence ou par imprudence dans le milieu naturel. C’est également la seule plante classée en priorité 1, parmi la liste des 70 espèces exotiques envahissantes (EEE) prioritaire (CEN Nouvelle-Calédonie 2018b) de la stratégie de lutte contre les EEE dans les espaces naturels de Nouvelle-Calédonie (CEN Nouvelle-Calédonie, 2017 et 2018a). Elle fait l’objet de campagnes de lutte annuelles depuis 2005, par la Province Sud (Bierley, 2006). L’éradication nécessite de poursuivre ces campagnes jusqu’à épuisement de la banque de graines. Au cours des 13 années de lutte, le nombre de plants détruits annuellement est passé de 20 571 en 2006 (dont 2 857 plants reproducteurs) à 73 en 2018 (dont seulement 2 reproducteurs). Une campagne d’information et de sensibilisation du Grand Public s’appuie notamment sur une exposition itinérante et un poster Miconia, des reportages télévisés, et un appel à vigilance à l’attention des randonneurs et raideurs, notamment sur la zone à risque et le brossage des chaussures à domicile pour éviter toute dissémination involontaire des nombreuses graines sur d’autres sites naturels de randonnée.

Découverte dans les Antilles françaises

En Martinique

A la Martinique, l’espèce a été introduite dans les années 1990 dans un jardin ornemental sur la commune d’Ajoupa-Bouillon (Lasalle, 2018). Suite au passage du cyclone Dean, ce jardin a été abandonné en 2007 et le premier signalement de l’espèce en milieu naturel date d’octobre 2017. L’espèce colonise notamment les berges de la rivière Falaise où une douzaine de stations ont été répertoriées sur un linéaire de plus d’un kilomètre en juin 2018. La superficie actuelle où l’espèce a été observée avoisine les 40 hectares et ces stations se situent à moins de 4 km de la réserve biologique intégrale de la Montagne Pelée (voir carte ci-dessous). Par son couvert monospécifique créant un ombrage important et ralentissant les possibilités de régénération, l’extension de Miconia calvescens peut menacer les espèces forestières hygrophiles indigènes.

Figure 2. Localisation des populations de M. calvescens en Martinique. (c) ONF Martinique

Dès le mois de décembre 2017, sur les conseils de Jean-Yves Meyer, de la Délégation à la Recherche de Polynésie française, la DEAL, l’ONF et le Conservatoire botanique de Martinique ont décidé de définir un protocole d’intervention rapide pour éradiquer l’espèce. Des tests de coupe et de traitement des souches par herbicide biologique ont été menés et ont permis de préconiser des méthodes de gestion et de suivi des interventions à mettre en œuvre (Lasalle, 2018).

Figure 3. Interventions d’arrachage et de coupe en Martinique. (c) ONF Martinique

Des interventions ont été réalisées par l’ONF suite à une consultation de travaux lancée par la DEAL en août 2018. Les travaux d’arrachage et de coupe entrepris pendant une semaine ont permis de supprimer les individus sur une superficie de 6 ha (Delnatte, 2018). Une plaquette d’information a également été éditée par la DEAL Martinique, alertant sur la présence de l’espèce, proposant des préconisations de gestion et donnant la possibilité de transmettre des observations.

Enfin, la DEAL Martinique a lancé une consultation pour la réalisation de prospections de Miconia calvescens et d’autres espèces exotiques envahissantes sur les secteurs d’Ajoupa Bouillon et du Morne Rouge. L’objectif de cette nouvelle campagne de prospection est de disposer d’une cartographie fine de l’espèce pour pouvoir définir une stratégie et de méthodes de gestion les plus adaptées.

En Guadeloupe

En Guadeloupe, en mars 2020, des plants de Miconia calvescens ont été signalés par le Parc national dans le milieu naturel en Basse-terre, dans le secteur de Saint-Claude, à moins d’un kilomètre des forêts hygrophiles gérées par l’ONF et le Parc national. Introduite probablement pour l’ornement près d’une habitation agricole, l’espèce s’est répandue dans les champs abandonnés proches. La taille des individus recensés indique que l’espèce y serait présente depuis une vingtaine d’années. Elle supplante déjà par endroits la végétation secondaire de ce site. Des prospections réalisées par l’ONF en avril 2020 ont permis de cartographier la superficie colonisée et de mesurer la taille les individus. Environ 400 plants, dont 200 matures ou bientôt matures, ont été recensés en zone ouverte et en forêt, sur environ 3 hectares, et la reproduction de l’espèce a été constatée sur ce site par la présence de reproducteurs et de plantules.

Figure 4 : Découverte de M. calvescens en Guadeloupe (c) PNG Guadeloupe

Un appel à la vigilance et au signalement de toute observation de Miconia calvescens a été lancé par la DEAL Guadeloupe en juin, relayé par le Parc national et l’ONF. Les techniques de gestion à privilégier sont à l’étude et Le Conseil scientifique du Parc national a débattu de cette question en avril 2020 et a rendu un avis recommandant l’élimination des plants matures dans les plus brefs délais accompagnée d’une large et rapide information du public, des associations de randonneurs et de traileurs et des autres usagers de l’environnement.

D’un point de vue réglementaire, l’espèce est interdite d’introduction dans le milieu naturel, de détention, de transport, de colportage, d’utilisation, d’échange, de mise en vente, de vente et d’achat depuis 2019 en Guadeloupe et en Martinique (Arrêtés du 9 août 2019 relatif à la prévention de l’introduction et de la propagation des espèces végétales exotiques envahissantes sur les territoires de la Martinique et de la Guadeloupe).

Prévention et responsabilité

Pour assurer leur plein succès, ces interventions de gestion devraient être mises en place de manière coordonnée et participative sur les deux îles, pour éviter de risquer de réduire à néant les efforts engagés par l’une et l’autre collectivité. De plus, ces mesures de gestion devraient être nécessairement accompagnées de mesures spécifiques de biosécurité pour éviter toute introduction non intentionnelle de cette espèce, toujours possibles entre ces deux iles.

Cette prévention est primordiale et peut être mise en œuvre dans un cadre d’actions allant de la réglementation à la sensibilisation, en passant par d’indispensables mesures de biosécurité, par exemple :

  • Un contrôle accru de la mise en application de la réglementation existante (et notamment l’interdiction de détention, de vente et d’utilisation de l’espèce) ;

  • La mise en place d’une réglementation concernant l’interdiction du transport de terres entre les îles et une meilleure traçabilité sur leur origine, à l’instar de ce qui existe en Polynésie française ;

  • La mise en place de mesures de biosécurité à destination des acteurs fréquentant les sites où Miconia calvescens est implanté, et notamment par les agents intervenants pendant les opérations de gestion : nettoyage des vêtements, chaussures, engins et équipements avant et après le chantier de gestion (ou après des chantiers d’exploitation forestière dans les zones à proximité des zones colonisées par de Miconia calvescens), demander aux randonneurs de nettoyer leurs chaussures en quittant la zone en leur mettant à disposition des bacs et des brosses prévus à cet effet, proposer des protocoles de biosécurité dans les ports et aéroports, etc. De nombreux exemples de telles mesures de biosécurité existent en Nouvelle-Calédonie, à la Réunion, ou en Nouvelle-Zélande.

  • Réaliser des campagnes de sensibilisation auprès des jardiniers amateurs pour leur rappeler la réglementation en vigueur et leur proposer des dispositions pour supprimer l’espèce de leurs jardins (pour éviter que les individus arrachés ne soient jetés dans le milieu naturel) ;

  • Permettre le signalement de l’espèce et la remontée d’observations par le grand public, via les réseaux sociaux, des applications ou plateformes de sciences participatives existantes ou à développer.

Les risques et les enjeux de la présence de Miconia calvescens, maintenant identifiés dans les Antilles françaises, induisent une responsabilité collective de la Guadeloupe et de la Martinique quant à la dispersion potentielle de l’espèce à l’échelle de toute la Caraïbe, et notamment les îles voisines. Cela pourrait notamment concerner Saint-Martin et Saint-Barthélémy, mais s’appliquer aussi à l’échelle régionale car l’espèce est citée comme présente à la Grenade (Meyer, 1997b), et en République dominicaine selon le CABI, à la Dominique (1996) selon le GBIF et en Jamaïque (1970) selon ces trois sources. Cette prise en compte au-delà des Antilles françaises pourrait de plus permettre de développer des échanges régionaux entre Etats en matière de coordinations d’actions et d’évolution des règlementations, pouvant contribuer à réduire ou éviter la dispersion future de l’espèce.

Une réaction rapide commune et coordonnée

La mise en place d’actions communes et coordonnées entre la Guadeloupe et la Martinique nous semble donc indispensable. Alimentés par toutes les informations déjà disponibles sur la biologie, l’écologie et les possibilités de gestion de cette espèce, des protocoles et outils mériteraient d’être développés de façon conjointe (protocoles d’intervention, de biosécurité, plaquettes d’information, actions de communication et de sensibilisation portant des messages communs). De même, les retours d’expérience devront être partagés auprès de la communauté d’acteurs des Antilles françaises mais également auprès des autres collectivités françaises d’outre-mer confrontées à ces invasions. Une stratégie de contrôle de l’espèce, qui pourrait porter sur l’ensemble des collectivités françaises d’outre-mer, pourrait constituer un cadre pour ces actions communes. Elle permettrait également de définir des priorités d’actions et de rassembler toutes les parties prenantes impliquées au sein d’une communauté de gestion de Miconia calvescens.

L’initiative sur les EEE en outre-mer et le Centre de ressources sur les EEE pourront apporter leur appui aux acteurs locaux pour la valorisation de ces actions, la mise en relation avec le réseau d’acteurs ultramarins sur les EEE, le partage et le transfert d’expériences et de savoir-faire.

 

Rédaction : Emmanuelle Sarat, Comité français de l’UICN

Relectures et contributions : Patrick Barrière (CEN Nouvelle-Calédonie), Sophie Bédel (Parc national de la Guadeloupe), Clarisse Courty (DEAL Martinique), César Delnatte (ONF Martinique), Alain Dutartre (expert indépendant, Centre de ressources EEE), Marc Gayot (ONF Guadeloupe), Aude Kubik (DEAL Guadeloupe), Jean-Yves Meyer (Délégation à la Recherche de Polynésie française), Claudie Pavis (Conseil scientifique du Parc national de la Guadeloupe), Yohann Soubeyran (Comité français de l’UICN), Guillaume Viscardi (Conservatoire botanique de Martinique).

Pour en savoir plus

Informations et signalement de l’espèce pour la Martinique :

Informations et signalement de l’espèce pour la Guadeloupe :

Retours d’expérience de gestion

Ressources et références citées

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