Gestion de Miconia calvescens à la Guadeloupe : une dynamique bien engagée

RAPPEL DU CONTEXTE

Après la découverte en mars 2020 de plants de Miconia calvescens en milieu naturel sur Basse-Terre (Guadeloupe), un premier article mis en ligne en juillet de la même année avait attiré l’attention sur les enjeux de ce début d’invasion en rappelant les difficultés de la gestion de cette espèce déjà en cours depuis plus de deux décennies en Polynésie française et depuis 2018 à La Martinique.

L’article donnait quelques éléments d’actualités entre mars et juin 2020 sur les observations réalisées sur le terrain (état de la colonisation, superficies concernées) et les réactions à propos de cette nouvelle invasion biologique de la part de la DEAL de Guadeloupe, de l’ONF et du Parc National , avec un avis du Conseil Scientifique du Parc. Il rappelait également la règlementation applicable à cette espèce et l’importance d’une mise en place rapide d’interventions de gestion, accompagnées de mesures spécifiques de biosécurité, et coordonnées dans la mesure du possible entre les deux iles de la Caraïbe. Il listait les modes d’interventions et d’actions envisageables dans le contexte de cette invasion débutante.
Depuis cette époque, une réponse efficace des partenaires de la gestion des EEE a permis une très rapide mise en place d’interventions de gestion.

Rappelons que cette espèce est interdite sur le territoire guadeloupéen, une interdiction portant sur toutes les activités (transit sous surveillance douanière, introduction dans le milieu naturel, détention, transport, colportage, utilisation, échange, mise en vente, vente ou achat de spécimens vivants).

L’espèce

Figure 1 : Découverte de M. calvescens en Guadeloupe © PNG Guadeloupe

Des informations sont déjà disponibles sur cette espèce d’arbre originaire d’Amérique centrale et du Sud, introduit dans de nombreuses régions tropicales du globe, où il est considéré comme l’une des 100 espèces exotiques parmi les plus envahissantes au monde (ISSG, 2007), dont en particulier :

UNE TRES RAPIDE MISE EN PLACE D’INTERVENTIONS DE GESTION

Le tableau 1 présente une chronologie des échanges, analyses, décisions et organisations de la gestion de Miconia calvescens en Guadeloupe, entre mars 2020, date d’une première observation en milieu naturel, et octobre 2021 (soit 17 mois), moment de bilan entre partenaires de la gestion engagée.

Le caractère d’urgence de la gestion de cette espèce en contexte caribéen avait été déjà explicitement présenté en 2020 en Martinique par Jean-Yves Meyer de la Délégation à la Recherche de Polynésie française, lors d’une conférence ouverte au public et organisée dans le cadre d’un atelier régional EEE.  Miconia calvescens, présent dans l’île depuis quelques années, faisait l’objet d’une gestion. Sa confirmation de l’identification de l’espèce en Guadeloupe n’a fait qu’appuyer encore cette urgence.

Dès l’alerte de mars, après la création d’un Comité de pilotage sous l’égide de la DEAL de Guadeloupe, des actions se sont mises en place organisant l’évaluation de la colonisation et de ses risques, les échanges sur les moyens à mettre en œuvre entre DEAL, ONF, Parc National et la préparation organisationnelle et technique des interventions nécessaires. Si bien que fin juin 2020, il a été possible de lancer un appel à concurrence pour ces interventions puis de les faire débuter sur le terrain en octobre. A cette même période, la DEAL de la Guadeloupe mettait en ligne un article faisant un point spécifique sur l’espèce et les enjeux de sa colonisation en proposant au public deux fiches en téléchargement, l’une d’identification de l’espèce, l’autre de signalement.

Délimitation de la colonisation

La zone déjà colonisée sur le terrain par Miconia calvescens, d’environ 35 ha, a été délimitée et une zone dite “tampon” d’environ 80 ha a été définie à proximité, dont une partie proche du territoire du Parc National et de la forêt départementalo-domaniale de Trianon (Figure 2). Pour la zone colonisée, l’objectif fixé était l’éradication de l’espèce, la zone “tampon” devant faire l’objet d’une prospection destinée à vérifier l’extension de l’espèce et d’intervenir le cas échéant, en particulier dans la partie nord-est de cette zone proche du massif forestier du Parc National.

Figure 2 : Zones d’interventions. (La zone effectivement colonisée par Miconia calvescens est le “foyer principal”. La zone “tampon” est celle des prospections.)

Les chantiers de terrain ont été réalisés d’octobre 2020 à février 2021 pour les travaux d’éradication (deux lots confiés à l’ONF) et de novembre 2020 à mai 2021 pour les prospections (un lot confié à l’Entreprise Jardins & Paysages).

Protocole d’éradication

De nombreuses informations sont déjà disponibles sur cette espèce et sur les moyens d’intervenir pour l’éliminer. Elles ont permis de mettre en place un protocole comportant à la fois les actions directes sur les plantes et les moyens de gérer les déchets créés :

  • Abattage, tronçonnage, éhouppage , dessouchage et extraction complète du système racinaire.
  • Abattage vertical pour les arbres en phase de reproduction (en fleurs ou en graines) Récolte et ensachage de ces éléments reproducteurs.
  • Matériel végétal (hors sacs de graines et fleurs) entreposé sur bâche et recouvert pendant la phase de stockage pour permettre le séchage des troncs, des branches et des feuilles part temps pluvieux puis faciliter le brûlage après plusieurs semaines. (limitation de la dispersion des feuilles).
  • Brûlage sur place du matériel végétatif sur des places à feux délimitées et brûlage du matériel reproducteur dans des bidons  (limitation de la dispersion des graines).

Lors de la réalisation de ces travaux, une attention particulière a été portée à leur biosécurité pour ne pas créer de dispersion ultérieure de l’espèce.

Tableau 1 : chronologie de mise en place de la gestion de Miconia calvescens en Guadeloupe (mars 2020 – octobre 2021)

Expérimentations sur les capacités de rejets

Compte-tenu des difficultés du chantier d’éradication, dont particulièrement le transport nécessaire d’une partie des végétaux coupés et la réalisation du brûlage, deux expérimentations ont été mises en place à la demande de la DEAL. Réalisées par l’ONF dans le cadre d’un avenant aux lots de travaux et appliquées sur douze stations précisément localisées, elles ont porté sur l’évaluation des capacités de rejet du système racinaire et des troncs débarrassés des souches.

RESULTATS

Ils ont été présentés lors de la réunion du Comité de pilotage tenue le 5 novembre 2021.

N. B. : des vérifications de contrôle de présence de Miconia calvescens ont eu lieu courant 2020, la première par les services de l’OFB dans le Jardin Botanique de Deshaies, lieu des premières observations de l’espèce en Guadeloupe, la seconde par l’ONF à la suite d’un signalement anonyme dans un site sur Pointe Noire.

Figure 3 : Clerodendrum quadriloculare
© C.Delnatte

Elles ont été toutes deux négatives. Dans le premier cas, les plants de Miconia calvescens avaient été arrachés un an auparavant et aucun plant n’était visible dans le jardin. Dans le second cas, aucun plant de l’espèce n’a été observé : il pourrait s’agir d’une confusion avec une autre espèce de morphologie et de couleur proches également interdite en Guadeloupe, Clerodendrum quadriloculare.

 

 

 

 

Travaux d’éradication

Dans le document présenté par l’ONF, il a été indiqué que des précautions particulières pour assurer la biosécurité des travaux avaient été appliquées durant toute la période. Des précautions spécifiques ont notamment porté sur des pratiques de nettoyage des vêtements, outils et véhicules utilisés et de lavage des chaussures à l’eau salée (pédiluve) afin de ne pas risquer de transporter des propagules de Miconia calvescens (graines, fragments végétatifs) hors de la zone concernée par les interventions. Le brûlage en bidon des fruits matures faisait partie de ces précautions.

Une forte vigilance a été mise en place pour permettant de repérer autant que possible les plants de petite taille, apparemment en très grand nombre, et les plants de grande taille, individus matures pouvant produire fleurs et graines et émerger de la canopée.
Il a été rappelé que les conditions de surveillance et d’intervention seraient plus difficiles en saison pluvieuse et que des campagnes ultérieures régulières de suivi seraient nécessaires pour éliminer tous les nouveaux plants avant qu’ils ne deviennent fertiles.

 

La figure 4 présente une chronologie des interventions, avec une première période consacrée aux prospections. Les modalités sur le terrain de ces prospections étaient adaptées à la nature du milieu (Figure 3). Il est à noter qu’une partie des prospections et des travaux d’enlèvement des plantes portant sur une zone de très forte pente ont été réalisées par des personnes encordées.

 

Figure 4 : Chronologie des travaux de prospection et d’éradication dans la zone colonisée

Les travaux de coupe, d’arrachage et de stockage ont duré environ un mois et demi. Le brûlage de l’ensemble de ces dépôts végétaux est intervenu en deux séquences, en décembre 2020 et janvier 2021.

Figure 5 : Modalités de prospection dans la zone colonisée

L’utilisation de GPS lors des prospections a permis de dresser une carte précise de localisation des plants en les classant selon leur taille (Figure 6).

Figure 6 : Localisation GPS des individus de Miconia calvescens (classes de taille)

Le comptage des individus éliminés lors de ces travaux est le suivant : sur 4 069 plantes, 3 130 étaient des plantules de dimension inférieure à 50 cm, soit environ 77 % du total. Plus de 900 plants de 50 cm à plus de 4 m de hauteur, dont 189 dépassants ces 4 m, ont également été traités (Figure 5). Il est à noter que les nombres totaux respectifs de plants dans les six classes de taille définies sont assez peu variables (entre environ 110 et 190).

Figure 7 : nombres d’individus de Miconia calvescens éliminés lors des travaux

Ces interventions ont nécessité la participation journalière de 4 à 5 agents durant 21 jours de prospection, dont 4 jours dans la zone de forte pente en équipement encordé et de 4 à 6 agents durant 27 jours de chantier d’éradication, dont 6 jours de brûlage. Elles ont fait l’objet d’une vidéo de quelques minutes présentant les modalités de ces travaux des équipes de l’ONF.

Expérimentations

Il s’agissait de vérifier si l’abandon sur place de parties non brûlées de plants de grande et de petite dimension ne pouvait pas être source de rejets.
Ces tests de rejets ont porté sur 6 individus juvéniles et 6 reproducteurs laissés sur place dans 12 stations séparées, localisées au GPS, assez proches les unes des autres avec des arbres de tailles variables dans la partie sud la plus densément colonisée. Les “juvéniles” mesuraient au moins 2,5 m de hauteur, les “reproducteurs” plus de 4 m. Ils ont subi deux par deux trois modalités de traitement, soit “tronc + houpier” (tronc dessouché entier avec le houpier sans fleur, graine ou fruit), “tronc entier” (tronc dessouché, sans feuilles) et “tronc débité” (en billons d’environ 1 m).
Mis en place le 23 novembre 2020, ces tests ont comporté deux campagnes d’observation à 6 mois (8 juin 2021) et 1 an (22 novembre 2021).

Le rapport d’expérimentation produit fin 2021 par l’ONF fournit pour chaque station, sa localisation précise, un descriptif environnemental (pente, exposition, flore présente), les caractéristiques de l’arbre (dimensions, état) et des photos de son état initial.
Il présente les résultats des deux campagnes d’observation et, tout en rappelant que le trop faible nombre de tests ne permet pas de conclusion scientifique significative, il indique qu’aucune reprise végétative n’a été observée sur les arbres testés. Les feuilles se sont décomposées durant les six premiers mois, tous les tissus végétaux sont en décomposition et seules les racines principales ne semblent pas totalement mortes.

Selon ce rapport, le ramassage et le brûlage systématique des feuilles pourrait donc être évité, en continuant à traiter séparément les organes reproducteurs. Un stockage du matériel végétal (tronc, houppier, racines principales) pourrait être réalisé sur des zones géolocalisées de dépôts sans brûlage proches de la zone d’arrachage, laissées en libre décomposition. Une surveillance ultérieure de ces dépôts serait nécessaire.

La méthode signalée dans le retour d’expérience sur la gestion de Miconia calvescens dans l’île de Fatu Hiva (Polynésie française) pourrait être utilisée : suspendre la plante arrachée dans la fourche d’un autre arbre pour qu’elle se dessèche.

En revanche, de nombreuses plantules de 40 cm au maximum ont été observées et arrachées lors des deux campagnes de suivi. Cette régénération rapide issue de la banque de graines accumulée dans les sols devra être prise en compte dans l’établissement des futurs plans de gestion de l’espèce.

Éléments financiers

Tableau 2 : Éléments de dépenses

Soit un total d’environ 145 000 € TTC.

PROPOSITION DE GOUVERNANCE

L’Agence Régionale de la Biodiversité de Guadeloupe, officiellement créée le 11 février 2021, n’est pas encore opérationnelle. L’animation et la coordination de ces actions de gestion est donc actuellement assurée par la DEAL.
En ce qui concerne le volet opérationnel des actions, les propriétaires fonciers restent responsables des EEE présentes sur leur territoire, aussi la répartition de ces responsabilités de gestion est la suivante, l’ONF pour les forêts publiques (départementalo-domaniale, domaniale, départementale et certains sites du Conservatoire du littoral), les collectivités concernées sur les terrains communaux, départementaux ou régionaux, le Parc National sur son territoire. Sur les terrains privés, si les superficies colonisées sont supérieures à 5 ha, une carence constatée des propriétaires permettrait la prise en charge financière de la gestion par l’Etat.

PROPOSITION DE PROGRAMME OPERATIONNEL

La réunion du Comité de pilotage du 5 novembre 2021 a également été le moment de présentation des grandes lignes d’un programme opérationnel sur la gestion du Miconia calvescens qui resterait à élaborer plus précisément. La proposition rassemble trois objectifs.
Le premier porte sur une amélioration des connaissances à la fois sur l’état de la colonisation en Guadeloupe (en particulier, poursuite des prospections dans les secteurs proches des zones où l’espèce était présente, comme le Jardin Botanique de Deshaies, ou de la zone actuelle qui a fait l’objet des interventions) et sur l’écologie de l’espèce et les interactions avec des populations d’oiseaux et/ou de mammifères, possibles disperseurs de graines. Une étude sur la génétique des individus de Miconia calvescens présents sur l’île et les liens avec leur dynamique d’invasion est également débutée avec l’INRAE .
Le deuxième a trait à la nécessité de poursuivre les interventions de gestion (surveillance régulière des sites déjà traités, modalités des interventions d’éradication, hiérarchisation des territoires ou des biotopes à garder indemnes de cette colonisation, etc.) et mise en place d’accords contractuels avec les propriétaires et exploitants de zones colonisées.
Le troisième objectif concerne des améliorations du réseau d’acteurs de cette gestion, portant à la fois sur son fonctionnement interne (cartographie des acteurs, répartition des rôles, coopération à accroitre) et sur ses capacités à rassembler des informations et produire des documents diffusables au public directement concerné par la problématique et, plus généralement, au grand public.

UN COMMENTAIRE ?

Ainsi, en à peine une année et demi, des interventions coordonnées, impliquant des partenaires divers, au calendrier d’exécution facilité par la réactivité des services de l’Etat et collectivités publiques en matière d’apports financiers et d’organisation, ont pu être mises en place et leurs résultats ont pu commencer à être évalués.
Il nous semble que ce présent exemple d’application de la démarche de réaction rapide maintenant admise par toutes les parties prenantes de la gestion des EEE comme étant garante d’efficacité est une bonne illustration de la capacité d’adaptation d’un réseau réactif et fonctionnel à la survenue d’une espèce nouvellement observée.
Une démonstration d’intelligence collective qu’il va nous falloir continuer de déployer à toutes les échelles géographiques et organisationnelles en la déplaçant vers plus de proactivité pour arriver à une prévention nous permettant de réduire, sinon d’annuler, les flux permanents d’EEE que nos mondiales activités encore trop insoucieuses continuent d’alimenter…

 

Rédaction : Alain Dutarte, expert indépendant

Relectures : Yohann Soubeyran et Clara Singh (Comité français de l’UICN), Aude Kubik (DEAL Guadeloupe) et Hugo Pacholski (ONF Guadeloupe)

Pour en savoir plus :

Ressources et référence citées :

Retours d’expériences de gestion :

Informations et signalement de l’espèce pour la Guadeloupe :

 

 

 

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